Le feuilleton dure depuis des années, et on ne saurait imaginer les proportions que cela atteindra dans les prochains mois. La guerre est déclarée, pas seulement contre les artistes qui tiennent ces propos, mais contre l’intégralité du mouvement reggae en France et en Europe. Car cette image d’une musique intolérante et discriminante s’impose petit à petit, mais elle s’impose. Les efforts réalisés depuis toutes ces années pour faire connaître son message de paix et d’unité sont déjà gigantesques, et depuis plus d’un demi siècle. Mais depuis à peine quelques années c’est une toute autre image qui saute aux yeux du peuple, dans un monde où l’information circule vite, une mode ou un angle médiatique fait basculer une carrière, à tort ou a raison. Et désormais, le profane ne retient qu’un chose : les rastas ? Intolérants et racistes ! Aïe…
2005, le garance reggae festival approche. La décision tombe, il sera annulé : les propos homophobes contenus dans certaines chansons ne plaisent pas. Ce sont les premiers affrontements entre les associations pro gay et les artistes, les médias s’emparent de l’affaire. Les artistes, eux, subissent de plein fouet les lobby gays, assez puissants et aux arguments bétons : « Si c’étaient des propos racistes ou antisémites qui emmaillaient leurs textes, pour sur qu’ils n’auraient pas bénéficié du même traitement dans notre pays ». A l’époque, (voir notre article sur le garance reggae festival) les associations refusaient pourtant de porter le chapeau : « C’est absolument démesuré, nous n’avons jamais demandé l’annulation du festival, nous refusons d’endosser la responsabilité de cette annulation, nous avions simplement protesté contre la programmation de Sizzla », annonçait un porte-parole de l’Inter-LGBT. Et voici daté peu après, sur le site du magazine Tetu : « Double victoire pour les associations gay qui protestaient contre les concerts du chanteur de reggae jamaïcain Sizzla, auteur de textes violemment homophobes (“Brûle les hommes qui baisent par derrière avec d’autres hommes… Bute les pédés, mon gros flingue va tirer… Bang bang ! À mort les pédés…”). […]. A Paris, c’est l’intégralité du 15e Garance Reggae Festival qui a finalement été annulée. […] La pression des associations LGBT a forcé les organisateurs à déclarer forfait. » La guerre semble déclarée.

Plusieurs associations inter LGBT demandaient l’annulation du concert à Montreuil au mois de Mai. Circule une « Lettre ouverte aux maires et aux responsables de salles de concerts accueillant la tournée de Sizzla en France », signée par seize organisations dont Act Up-Paris, et Dominique Voynet –Maire de la ville depuis 2008-, qui « déplorent que le chanteur Sizzla ait été programmé dans la ville de Montreuil » et condamnent « très fermement les propos racistes et homophobes que ce chanteur a tenu à de nombreuses reprises, ainsi que les incitations au meurtre que contiennent certaines de ses chansons ». Certains élus verts estiment que « la présence de ce chanteur est un affront aux valeurs républicaines auxquelles les Montreuillois sont profondément attachés ».
Les artistes s’organisent, un peu tardivement, autour du Reggae Compassionate Act, rompu à peine quelques semaines plus tard par Sizzla à Berlin. Lui-même est rejoint autour d’un nouveau projet par Buju Banton puis par Bounty Killer, Capleton, et TOK. La « Coalition to Defend the Rights of Black Businesses, Black Organisation and Reggae Artists » est crée pour lutter contre ce qu’ils appellent une forme de censure. Le plus gros sponsors des festivals en Jamaïque, la bière Red Stripe, annonce qu’elle se retire des événements pour afficher son mécontentement vis-à-vis des textes radicaux. En réponse, les artistes concernés annoncent qu’ils se produiront gratuitement partout dans l’île dès lors qu’aucune boisson de la marque n’est bue pendant le concert ! Et on semble dépassé par les tournures que cela prend, au sein de l’industrie du disque et des médias, encore une fois l’information circule vite, et prend de l’ampleur. De nombreux concerts sont encore annulés, et les tournées de Bounty Killer en Europe, et Sizzla en France ont été gravement perturbées.
“Rastaman don’t apologize to batty boys”
Quels seront les effets ? Les associations ont déjà gagné plusieurs batailles, regardons les choses en face, elles ne s’arrêteront pas là et les lois ainsi que l’opinion publique vont plutôt en leur faveur. Voulez vous vivre dans un monde ou le reggae est interdit, illégal, contraire à la morale et pourquoi pas, dans un futur proche, sous l’emprise de lois répressives ? C’est évidemment toute l’image du reggae qui est en jeu, car il s’agit bien d’image dans cette société de paraître, où un combat impose un gagnant et un perdant. En France au 21e siècle, la tache est rude, autant pour chaque texte engagé du reggae ou du hip hop, que pour les homosexuels qui revendiquent aussi leur liberté de penser, pourquoi seraient-ils privés de leurs droits ? Voici donc deux communautés qui se battent pour que l’on reconnaisse leurs droits fondamentaux. Mais pas seulement : chacun veut imposer à l’autre une vision différente du monde, il faut l’avouer. N’y aurait-il pas la place pour tout le monde ?

Si l’unité est un fondement de la musique reggae, pas sur qu’elle soit partagée en ce qui concerne la tenue de propos homophobes. Et l’opinion publique ne fait pas forcement la différence entre le Dancehall parfois violent et la musique conscious reggae, pacifique. Au risque de voir le Reggae diabolisé par une fausse image (en partie), et pourquoi pas sous l’emprise des lois, par exemple tout un style de musique interdit et réglementé. La politique française a tendance à agir vite elle aussi. Mais il ne faut pas pour autant diaboliser l’artiste rasta plus ou moins radical qui défend sa culture, fut-elle différente et inacceptable pour certains. Chacun ici mène son combat, parfois identique, pour revendiquer son mode de pensée. Sans réaliser que la liberté de chacun s’arrête là ou commence celle d’autrui. L’association LGBT Tjenbé Rèd a saisi les six préfectures concernées par le passage de Sizzla afin de demander l’interdiction de la tournée, et appelle d’un autre côté les personnes soucieuses des droits humains à venir entamer le dialogue avec les fans de l’artiste bobo. Beaucoup méconnaissent sa philosophie réelle et encore plus ses paroles, et vous ?
Lien vers le Reggae Compassionate Act
Article réalisé par Melk



